ECRITURE, FEMMES ET DEUIL

 

 

Ecriture, femmes et deuil

Rencontres du 19.11.07

Introduction au thème

par Annemarie Trekker

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Rencontre autour de trois auteures :

Irène Jacques , « Cantate à trois voix. Ma vie en questions » Editions Traces de vie, 2007

Pascale Martin , composition du récit d'Andréa Baillieux « Née en 3. La vie d'une femme en Gaume au siècle dernier » Editions Traces de vie, 2007

Colette Cambier , « Le jeudi à Ostende », Le Castor Astral, 2007

 

L'écriture et la créativité en lien avec la mort, l'objet perdu

En lisant « Un merveilleux malheur » (Ed. Odile Jacob 1999) de Boris Cyrulnik, j'ai été interpellée par ce qu'il disait des écrivains, de l'art et de la créativité en lien avec le deuil et la mort.

Il souligne que la créativité est facilement considérée comme une sorte de don divin, de talent plus ou moins inné alors que pour lui « c'est au contraire l'absence, le deuil qui contraignent le blessé à remplir ce vide par des représentations, sous peine d'éprouver l'angoisse de la mort, du rien, du zéro et de l'infini…. L'image et le mot stylisés comblent le vide de la perte. Faire revivre le mort, redonner le plaisir de vivre à l'homme meurtri « sont présents au berceau de la culture humaine» (p. 191)

Cyrulnik poursuit: « La naissance de l'image lutte contre le désespoir de la perte définitive, la mort. C'est pourquoi les premières formes d'art ont été des sépultures, comme plus tard les tableaux représenteront des mises au tombeau et des résurrections. »

Un peu plus loin encore, il illustre concrètement son propos en soulignant que « la fréquence de l'orphelinage ou de séparations précoces dans les populations créatives est un fait frappant. » Balzac, Gérard de Nerval, Victor Hugo, Ernest Renan, Arthur Rimbaud, George Sand, Zola, Baudelaire, Alexandre Dumas, Stendhal, Maupassant et plus de la moitié des grands écrivains du XIXè siècle, confirment cette idée.... Deuil et créativité sont liés puisque celui qui a perdu est contraint à se représenter ce qu'il ne perçoit plus. 

En résumé, sa thèse est la suivante : la créativité, et en particulier l'écriture, constitue une aptitude développée et cultivée en lien avec l'histoire de vie du créateur qui doit se réconcilier avec ce qui est perdu, rompu. C'est particulièrement vrai lorsque ces pertes ont été brutales, précoces, violentes entraînant des conséquences psychiques et /ou sociales importantes pour la personne ou qu'elles réveillent d'autres deuils d'êtres, d'objets ou d'illusions qui restent source de souffrance.

L'écriture : faire exister et durer du simple fait d'énoncer

L'écriture a donc ce pouvoir de garder traces de ce qui a disparu mais aussi de permettre, par l'entremise d'une mémoire sélective et d'une mise en intrigue, l'élaboration et la transmission d'une histoire qui a un début, un déroulement et une fin. Cela signifie qu'il y a transmission des traces laissées par les personnes, les actions et les événements qu'elles ont vécus et les émotions reliées à ces événements, vers des lecteurs contemporains ou futurs qui ne les auront jamais connus.

Cette transmission différée dans le temps fait toute la différence entre la transmission humaine et la transmission animale qui se fait uniquement dans le contact direct. Nous touchons là une dimension importante de l'humain qui s'inscrit dans la durée et qui se construit sur le lien entre les vivants et les morts, source de l'Histoire singulière et collective. Source aussi du mystère et du sacré liés à cette transmission.

Il est intéressant de retourner aux sources mêmes de l'écriture, en remontant aux hiéroglyphes égyptiens, pour interroger ce pouvoir sacré dévolu à l'écrit et à la trace graphique.

On s'aperçoit ainsi que les anciens Egyptiens attribuent aux caractères désignant le nom d'une personne gravé dans un cartouche un double pouvoir magique: celui de la faire vivre et celui de la faire passer à l'immortalité. Intermédiaire entre le monde des vivants et le monde des morts, les scribes remplissent donc un rôle de passeurs, ce qui leur confère un important pouvoir politique, social et religieux. Mais aussi et surtout un pouvoir symbolique: celui de créer et de faire durer du simple fait d'énoncer. Ce que l'on grave en hiéroglyphe sur la pierre d'un temple ou d'un tombeau, prend ainsi force de réalité. Tant que le nom des défunts est inscrit dans la pierre, ils peuvent vivre dans l'au-delà. Quand le pharaon Akhenaton veut imposer le culte du Dieu solaire Rê, il fait marteler le nom d'Amon afin qu'on ne sache plus le lire et que ce Dieu meure vraiment.

Le temps a passé et l'écriture s'est sécularisée, mais le lien temporel qu'elle permet de nouer entre la vie et la mort, par l'entremise de la narration et de la mémoire subsiste.

Je vais ainsi faire un saut dans le temps et reprendre un dialogue extrait de « L'Amant de la Chine du Nord » (1991 p. 194-195) de Marguerite Duras qui fut une des grandes écrivaines du temps qui fuit, de la mort et de l'amour, trois notions intimement liées dans son œuvre. Nous verrons, je pense, à travers ces quelques lignes que nous ne sommes pas si éloignés des Egyptiens et des origines de l'écriture sur le plan symbolique. Marguerite Duras pérennise en effet à travers l'écriture et le livre une forme de rituel païen sacré face à la fuite du temps et à la perte.

Dans ce livre, Marguerite Duras fait le récit autobiographique de sa liaison de jeune fille de 15 ans avec un Chinois qui avait presque deux fois son âge. Voici comment elle dépeint la fin de cette liaison et comment elle relie la fin d'un amour, la mort et l'écriture:

« Ils pleurent.
Elle dit, elle demande:
-On ne se reverra jamais. Jamais?
-Jamais.
-A moins que...
-Non.
-On oubliera.
-Non.
...
-Puis un jour on parlera de nous, avec des nouvelles personnes, on racontera comment c'était.
-Et puis un autre jour, plus tard, beaucoup plus tard, on écrira l'histoire.
-Je ne sais pas.
Ils pleurent.
-Et un jour on mourra.
-Oui. L'amour sera dans le cercueil avec les corps.
-Oui. Il y aura les livres au-dehors du cercueil.
-Peut-être. On ne peut pas encore savoir.
Le Chinois dit:
-Si, on sait. Qu'il y aura des livres, on sait.
Ce n'est pas possible autrement »

Marguerite Duras évoque dans ce texte, avec une étonnante économie de moyens, cette alchimie entre l'écriture, le temps, la mort et l'amour qui tient du sacré: c'est le livre qui livre et délivre, car il transmet la parole, le récit. Ce qui se dit là n'est donc pas la mort pure et simple, ni l'anéantissement de l'amour et de l'histoire, car plus tard, « on racontera », « on écrira », « il y aura des livres au dehors du cercueil ». Des livres qui sont non pas des cercueils mais bien des recueils qui préservent les traces, les restes sacrés de l'humain, de l'amour, de l'effacement (voir article de Keling Wei, « Le temps à l'œuvre dans l'écriture du deuil : l'amant de la chine du Nord » de Marguerite Duras dans Etudes littéraires, Volume 34, N°3, été 2002).

L'écriture, les femmes et la transmission

Nous venons de voir, en raccourci, en passant de l'Egypte des pharaons à la littérature contemporaine, comment l'écriture participe d'un rituel, d'un passage sacré entre passé, présent et avenir, permettant de pérenniser ce qui fut, d'assurer la transmission.

Voyons à présent comme s'est fait le passage de la caste des scribes égyptiens aux écrivaines contemporaines. Et en quoi les femmes sont directement concernées par cette écriture qui porte trace et transmission. Et qui participe donc au processus du deuil.

La diffusion de l'écriture par les livres ne commencera réellement qu'à partir de la Renaissance, avec la révolution de l'imprimerie et l'ère Gutenberg. Il faudra cependant attendre le XIXè siècle et la révolution industrielle pour voir les classes populaires accéder à un enseignement de base permettant l'acquisition de la lecture. D'abord destiné aux garçons, il fut étendu aux filles quelques dizaines d'années plus tard. Il faut préciser toutefois que lecture et écriture resteront dissociées. La lecture apparaît en effet moins dangereuse que l'écriture car considérée comme une soumission à l'autorité qui a produit le texte. L'écriture par contre est subversive car elle permet de se penser et s'exprimer et donc d'acquérir une autonomie par rapport à la domination que ce soit celle de l'Etat, du père ou du mari.

Le combat des femmes sera rude pour avoir accès à ce savoir écrire, qui est le passage obligé vers l'autonomie mais aussi le moyen d'une transmission de leur savoir et leurs ressentis. Notamment concernant la vie, l'amour et la mort, domaines qu'elles connaissent intimement.

Une des entrées féminines en écriture s'est ainsi faite par les travaux de broderie, activité féminine par excellence. On voit apparaître des « abécédaires » (« samplers » en anglais), ces tissus sur lesquels les jeunes filles brodent l'alphabet, les chiffres puis la date, le nom du destinataire et celui de l'auteur de l'ouvrage. Ce qui constitue une forme de rituel de transmission par l'écriture dont le tissu va pérenniser l'existence.

Les femmes écrivains auront aussi recours à bon nombre de subterfuges pour s'exprimer sans apparaître sous leur véritable identité. Les écrivaines qui ont publié sous des noms masculins ont été nombreuses, il n'y a pas si longtemps. Que l'on pense à George Sand. Il y a aussi toutes celles qui ont écrit des livres qui ont été signés par leur mari ou amant ou qui les ont inspirés directement. Que l'on pense à Colette. Il y a encore celles qui écrivent en cachette, en secret, cherchant souvent un lieu (une chambre à soi, telle que l'évoque Virginia Woolf) pour mener à bien ce travail qui exige un certain silence extérieur et intérieur. Elles resteront aussi nombreuses à ne pas oser montrer leurs écrits et à ne pas chercher à les publier ou les diffuser par crainte d'être raillées tant sur le fond que sur la forme. Ou simplement à ne pas pouvoir les publier parce que sans appui, elles ne trouvent pas d'éditeurs. Les écritures des femmes sont ainsi construites dès l'origine sur des deuils ou dénis d'une part d'elles-mêmes : questionnement autour de l'identité à travers le nom, reconnaissance sociale problématique, conditions d'accès matérielles difficiles à la créativité …

Et pourtant les femmes sont de remarquables passeuses de vie et de mort, celles de l'histoire des hommes et des femmes mais aussi celles des sentiments et des illusions. Elles sont les détentrices de surprenantes histoires familiales ou sociales, fines observatrices et exploratrices de l'âme et des relations humaines. Elles ont été et sont, de génération en génération, porteuses de la vie et ensevelisseuses des morts, tant sur le plan de la chair que sur celui de la mémoire.

Les lecteurs et bien plus encore les lectrices d'ailleurs ne s'y trompent pas, saisissant la richesse de ces écritures qui ont su mêler, la vie et la mort, la transmission et la créativité, le passé et l'avenir, la mémoire et le désir d'ouverture. Car derrière tout deuil, il y a, inscrit en filigrane, le mot « re-naissance ».

Ainsi je crois que le thème d'aujourd'hui: Femmes, écritures et deuils est un thème … porteur avant tout de vie ! Et je me réjouis d'avoir avec nous, pour le démontrer, trois auteures femmes qui sous des formes très différentes ont abordé ce thème de la vie et de la mort, mais aussi de la créativité de soi en tant que « sujet ». Dans le sens que lui donne Vincent de Gaulejac lorsqu'il dit que « l'individu est le produit d'une histoire dont il cherche à devenir le sujet ».